LE VITRAIL POST-MODERNE ET CONTEMPORAIN

 

 

L'art Moderne désigne une période allant de 1870 à 1950. Il est initié par les impressionnistes lors du Salon des refusés de 1863 [2]. Ces artistes commencent à peindre d'une manière véritablement nouvelle, ébranlant ainsi la peinture académique [3]. De plus, l'art moderne se caractérise par la naissance de la critique : [4] l'art devient un sujet d'écriture.

William Turner - Quillebeuf et la Seine - 1833

L'art contemporain quant à lui, correspond à la période allant du lendemain de la Seconde Guerre Mondiale jusqu'à nos jours. Il prend forme depuis les avant-gardes du XXème siècle [5] et les artistes revendiquent une transgression des frontières entre tous les domaines artistiques, expérimentant et mélangeant  [6].

Durant cette période, l'art n'a plus pour seule fonction de représenter fidèlement le réel. L'art peut désormais s'essayer à de nouvelles formes d'expressions, proposant de nouvelles idées conceptuelles. L'art contemporain a pour fondement les expérimentations de l'art moderne [7] et on peut le résumer en une interprétation personnelle, soumise aux émotions.

Vassily Kandinsky - Cercles encerclés - 1923

Dans cette partie, je ne vais pas chercher à "convertir" à l'art contemporain, mais plutôt à changez le regard que l'on porte sur cette période, à l'appréhender différemment.

 

Auguste Perret - Reconstruction Du Havre - Avenue Foch et église Saint Joseph - 1956À partir de 1945 [8] , l'art du vitrail se renouvelle radicalement aussi bien d'un point de vue artistique que technique. Pendant les deux Guerres Mondiales, de nombreux édifices religieux ont été bombardés et se voient souvent privés de leurs vitraux d'origines : la reconstruction est donc primordiale et l'utilisation du béton se répand.

 

 Le verre se tranforme : est mise au point pendant l'Entre Deux Guerres la dalle de verre qui connu son âge d'or dans les années 1950 à 1970. La dalle de verre fut mise au point par le verrier Jules Albertini en 1929 [9]. Elle est généralement épaisse de 3 cm, teintée dans la masse et sa couleur est uniforme. Chaque pièce est coupée, grossièrement, avec un marteau et un burin, puis sertie au béton armé ou à la résine. [10] Ce fut Jean Gaudin qui inaugurera le vitrail en dalle de verre.

Louis Barillet - Hôtel Aga Khan - Paris - 1930 - 02

Louis Barillet s'investi au renouveau de l'art du vitrail français. [11] Il réalisa une commande pour le prince Aga Khan, dans un hôtel particulier du 16ème arrondissement de Paris. [12] Dans les années 20 à 30, la capitale française voit fleurir de nombreuses piscines. Barillet crée dans un style tout à fait Art Déco, les vitraux de l'entrée du Bassin d'Été et de la Grande Verrière de la piscine Molitor.

Alfred Manessier fut semble t-il l'initiateur de création de vitraux non figuratifs destinés à un édifice religieux ancien [13] . Son œuvre réalisée en 1948 illustre parfaitement cette nouvelle recherche graphique et esthétique, brisant ainsi tout l'académisme jusqu'alors respecté. La technique de la dalle de verre prospère en tant que principe majeur de l'architecture moderne et ainsi débute l'entrée de l'art non figuratif dans les lieux sacrés.

Alfred Manessier - Église Saint Michel - Les Bréseux - Doubs - 1950

En 1949 [14] , Matisse crée à la demaine des sœurs dominicaines la chapelle Notre Dame du Rosaire : aussi bien l'architecture, que l'intégralité des vêtements liturgiques, l'orfévrerie et bien sûr les vitraux. Pour Matisse, il s'agit d'instaurer un dialogue entre la religion et les arts.

A contrario, en 1953, [15] Le Corbusier va révolutionner l'esthétique de la verrière en concevant la chapelle Notre Dame du Haut à Ronchamps. Son architecture ne respecte aucune norme classique : l'église ne présente aucun côté identique à l'autre et son éclairage diurne est fourmi par une distribution de vitres claires et parfois colorées. Il ne s'agit pas de vitraux, mais de claustras. En effet, Le Corbusier estimait que ce mode artistique se rattachait trop à des notions d'architecture religieuse.

La cathédrale Saint Étienne de Metz, surnommée "La Lanterne du Bon Dieu" avec ses 6.500 m2 de surface vitrée, est celle qui possède la plus grande surface de vitraux en France.

Jacques Villon - Cathédrale Saint-Étienne de Metz - Moselle - 1957

 

 

•Jacques Villon alias Gaston Duchamp, traite le thème de la crucifixion sur trois baies. Dans le panneau central, il accentue le mouvement de la lance du soldat romain et la puissance de celui-ci perçant le flan du Christ. Ainsi, le regard du spectateur est guidé par cet instrument de la passion, changeant de couleur au fur et à mesure, depuis le sol de la scène jusqu'au visage du Christ.

 

 

•Autre figure connue de la cathédrale de Metz est Roger Bissière. L'artsite traite quant à lui le Quatrième Jour de la Création. Il dispose de deux tympans opposés : le Sud et le Nord. La Bible nous dit que le 4ème jour, Dieu créa les deux sources de lumière. Ainsi, le thème du Jour éblouissant, investira la verrière Sud alors que la Nuit envahira le tympan Nord d'une lumière fantasmagorique.

•Chagall, certainement le plus connu de ces trois artistes, se voit confier en 1959 deux baies ayant pour sujet le Jardin d'Eden et la vie de Moïse et de Jacob. Le jaune-or du premier thème inspire au spectateur un univers paradisiaque, onirique, alors que le bleu celeste de la Nuit semble apaisant mais aussi profondément philosophique.

Marc Chagall - Le Jardin d'Eden - Cathédrale Saint Étienne - Metz - Moselle - 1959

 

L'art dans l'Église et particulièrement l'art du vitrail connait un tournant majeur dans les années 60 : le Concile de Vatican II. Ouvert en 1962 par le Pape Jean XXIII et clôturé par le Pape Paul VI en 1956, le Second Concile du Vatican a pour but de réorganiser l'espace cultuel. Son éclairage se transforme et par la puissance des couleurs et par leurs larges surfaces les vitraux invitent davantage à la spiritualité. Entre autre chose, l'Église s'ouvre à l'art contemporain.

Jean Cocteau - Hyacinthe - Église Saint-Maximin de Metz - Moselle - 1963

Réaliser des œuvres novatrices et oublier que le panneau de verre est assemblé au plomb sont les nouveaux défis que se sont lancés les artistes contemporains. Si jusqu'alors les verriers rivalisaient avec les peintres désormais cette chose tend à disparaître, car les artistes investissent enfin ce domaine et les verriers se tournent de plus en plus vers une approche graphique [25]. Celle-ci est plus philosophique et le spectateur est amené à réfléchir, se questionner sur ce qu'il voit, qu'il le comprenne ou non. Le vitrail contemporain influence l'espace qui l'entoure. Les volumes se transforment en fonction de la coloration et de la luminosité de l'œuvre. Le vitrail contemporain dépasse le vitrail médiéval, dans le sens où celui-ci se veut seulement conteur par la figuration, alors que le vitrail contemporain se comporte comme un guide, attisant la réflexion et la curiosité du spectateur par son abstraction ; mais tous deux sont proches du fidèle et l'invitent à se recueillir.

 

 En France, la plupart des vitraux contemporains se trouvent dans les édifices religieux, contrairement aux États-Unis qui y ont su s'imposer dans les bâtiments civils et privés. Les impulsions émanant de l'Église française, ont permis au vitrail contemporain d'occuper une place de premier rang dans l'histoire de la création artistique contemporaine religieuse. L'Allemagne et l'Angleterre insitent fortement sur la proportion didactique du vitrail, rejetant ainsi l'art moderne dans tous les lieux de cultes. L'action des Monuments Historiques ainsi que celle de certains diocèses, ont contribué de manière décisive à cette nouvelle optique : le vitrail contemporain conduit les artistes et les verriers à se dépasser et à se questionner sur les effets visuels du vitrail.

Plusieurs créations de trois grands noms de maitres verriers sont visibles dans le Vaucluse :

Frédérique Duran - Eglise Saint Georges - Etroussat - Allier - 1973 - 02

 •[26] Frédérique Duran est surtout connue dans le Vaucluse pour sa création du musée du verre et du vitrail à Gordes. À Tarascon [27] elle réalisa les vitraux en dalle de verre de l'abbaye de saint Michel de Frigolet. Elle a aussi travaillé [28] dans la ville d'Estroussat dans l'Allier.

•Marcel Roy, dit l'Abbé Roy, originaire d'Avignon, a quant à lui conçu de nombreux vitraux dans le Vaucluse, [29] notamment à la nouvelle église du Sacré Cœur d'Avignon, dont l'ancienne fut détruite par les bombardements américains. Il réalisa entre autres les vitraux en dalle de verre [30] de l'église Saint Joseph Travailleur à Avignon, la chapelle [31] du Mont Serein sur la commune de Beaumont du Ventoux ainsi que les vitraux en montage au plomb dans la chapelle des hommes à Caromb.

•Autre figure importante du vitrail moderne au plomb Max Ingrand. Dans le Vaucluse, il réalisa le vitrail de la piété à l'église de Sarrians, dont de très vives critiques ont asséné l'artiste. Plus loin d'ici [32] , aux Baux de Provence, il réalisa l'intégralité des vitraux de l'église de Saint Vincent.

 

Depuis les années 1980, les commandes publiques prennent la forme d'un concours. Aujourd'hui, une commande de vitraux est très souvent répartie sur plusieurs artistes. Selon l'édifice dont il s'agit, cela peut avoir du sens, mais cela peut aussi comporter des risques. En effet, il est difficile de savoir si les artistes parviendront avec leurs œuvres individuelles à s'harmoniser. Cela peut se traduire par une addition d'interprétations personnelles,  ce qui n'est pas dépourvu d'un certain intérêt. Ainsi, l'édifice garde son aspect cultuel mais devient aussi une institution culturelle.

Lors de la création de vitraux pour un édifice ancien deux école se distinguent : l'une "limite" la création artistique par le respect strict d'un cadre et/ou d'un style, tandis que l'autre vise l'émancipation et l'interprétation personnelle des artistes.

•Le Ministère de la Culture et le département Midi-Pyrénées ont lancé un concours en 2002 pour la réalisation de sept verrières pour la cathédrale Notre Dame de Rodèz [33]. Parmi les quarante quatre projets, celui de Stephane Belzère fut retenu et c'est à l'Atelier Duchemin que fut confié la réalisation des vitraux. [34] Le thème de ces derniers pour la chapelle Sud devait représenter les quatre éléments. Tandis qu'au Nord, le vitrail de la chapelle Saint Michel a pour thème les Sacrements. [35].

•Restons dans la région de Rodèz mais rendons nous plus au Nord [36] , à Conques, à l'abbaye Sainte Foy. Pierre Soulages, peintre abstrait connu pour ses tableaux monochromes aux divers reflets sombres ou lumineux, recherche la transparence et l'opacité du noir et du blanc. L'abbatiale Sainte Foy de Conques lui a confié le projet de création des vitraux. [37] Si ce motif moderne et parfaitement opaque peut surprendre au premier abord, il implique néamoins une réflexion majeure. Dans la tradition cistercienne [38] , les vitraux ne devaient être ni colorés ni figurés. Ce verre tout à fait opaque mais laissant pourtant passer la lumière, créé spécialement pour le lieu, est donc issu de cette pensée et sa présence par conséquent tout à fait justifiée.

Pierre Soulage - Abbatiale Sainte Foy de Conques - 1998

 

•Dans un style contemporain tout à fait différent, le père dominicain Coréen Kim En Joong [39] , est réputé pour la fluidité de ses mouvements graphiques et des pigments utilisés dans ses œuvres. En 2005, il réalise les vitraux de la très connue et antique abbaye de Ganagobie.

•Enfin, autre composition contemporaine, l'artiste Sarkis conçoit les vitraux du monastère de Sylvacane [40] . La particularité de son travail est qu'il a fait participer les moines en leur demandant de tremper leurs mains et leurs doigts dans de la peinture sur verre. Entre ici une nouvelle problématique : qui est véritablement l'artiste, celui qui a l'idée ou celui qui l'exécute ? De plus, l'œuvre prend davantage une proportion unique, car chaque moine a déposé durablement son empreinte digitale dans le verre.

Sarkis - Abbaye de Silvacance - La Roque-d'Anthéron - Bouches-du-Rhône - 2001 - 01

 

De Nos jours, la palette de peintures est très large, les types de verres sont de plus en plus nombreux et il est aujourd'hui possible de remanier la lumière naturelle. On peut apporter de façon très précise une atmosphère lumineuse en harmonie avec les volumes de la construction. Les artistes façonnent leurs pensées par la transparence métaphysique du verre et l'écriture opaque de la course du plomb.

Le vitrail est depuis sa naissance quelque chose d'exceptionnel, noble et merveilleux. Il fait appel à nos émotions et à notre réflexion. Le principe d'un artiste et d'un verrier est le même : se questionner sur son Œuvre, se dépasser continuellement en regardant au delà de son art et se laisser porter par le monde qui l'entoure.

Pour finir, André Malraux regrettant l'ajout massif et automatique de lumière artificielle dans les édifices religieux, disait du vitrail qu'il "s'éveillait et s'endormait avec le jour [...] le vitrail animé par le matin, effacé par le soir, faisait pénétrer la Création dans l'église du fidèle".

 

Le texte est en libre accès sous réserve de l'anotation Atelier de la Combe, dans votre écrit. Si vous désirez consulter l'intégralité du panorama en format PDF de la présentation ainsi qu'obtenir la totalité des photographies présentées lors de l'exposition, n'hésitez pas à me contacter par courriel via le blog.